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Le scandale du déni
La peur de la stigmatisation a, quant à elle, des conséquences dramatiques sur l'accès aux outils de prévention et aux soins.
Violences
« On est tellement stigmatisé quand on a des pratiques homosexuelles au Sénégal qu'il est impossible d'en parler et encore moins de porter plainte », conclut Thomas Lax (5) après quatre mois de stage au bureau du Population Council à Dakar. Selon l'enquête sénégalaise précitée, viols, agressions verbales et physiques sont le lot de beaucoup des HSH interrogés : 43 % d'entre eux ont été violés au moins une fois en dehors du foyer familial et 13 % l'ont été par des policiers. « La violence provient aussi de la famille – ajoute Thomas Lax. Les personnes qui sont soupçonnées d'avoir des pratiques homosexuelles sont battues et généralement rejetées. » Le Sénégal, qui criminalise l'homosexualité, semble certes remporter la triste palme de la violence à l'égard des HSH. Mais celle-ci n'en existe pas moins ailleurs, avec des variantes, comme en témoignent d'autres travaux sur les HSH d'Afrique de l'Ouest. Une étude comparée de la situation au Sénégal, au Burkina Faso et en Gambie (6), indique ainsi que dans ces deux derniers pays, les familles feignent d'ignorer l'homosexualité d'un de leurs membres tant qu'aucune preuve irréfutable n'en est produite. Mais face à l'évidence, la riposte peut passer par l'ostracisme et/ou les coups.
« Du fait des violences familiales, beaucoup de jeunes sont rejetés. Et s'ils viennent de familles pauvres, ils ne sont souvent pas outillés pour trouver du travail légal, les discriminations au niveau professionnel étant elles aussi nombreuses », poursuit Thomas Lax à propos du Sénégal. Cette vulnérabilité économique oblige un certain nombre de HSH à pratiquer le commerce du sexe, tant au Sénégal qu'au Burkina Faso et en Gambie. Dans ce cadre, ils subissent des pressions pour ne pas utiliser le préservatif, surtout en ce qui concerne les HSH qualifiés de réceptifs. Les trois pays distinguent en effet les HSH sexuellement « actifs » (appelés « yoos » au Sénégal et en Gambie, « mec » ou « coco » au Burkina Faso) des HSH sexuellement « passifs » ou « réceptifs » (respectivement « ibbis » ou « folles »). Il s'agit moins de rôles sexuels effectifs – une même personne peut adopter alternativement les deux postures – que des statuts sociaux, qui induisent un système complexe de domination : « Le fait que les “ ibbis “ n'aient souvent pas les moyens d'imposer le préservatif illustre la distribution inégale du pouvoir dans la relation sexuelle selon les rôles et les statuts. Plus largement, et très classiquement, on peut supposer que la dimension inégalitaire des relations sexuelles diminue la capacité des plus faibles à se protéger face au VIH et aux IST » (7).
Prévention
Outre cette inégalité, les deux études soulignent l'ignorance des HSH vis-à-vis des infections sexuellement transmissibles. Si les personnes interrogées dans l'enquête sénégalaise reconnaissent avoir eu des symptômes d'infection, péniens ou anaux, la plupart évoquent des causes non virales ou bactériennes : la mauvaise hygiène, les aliments épicés, la lubrification insuffisante, la masturbation, etc. Des conclusions identiques se retrouvent dans les recherches faites en Gambie et au Burkina Faso. Les principaux modes de transmission du VIH semblent bien mieux connus dans les trois pays, mais l'utilisation du préservatif ne suit pas pour autant. La peur de la stigmatisation a, quant à elle, des conséquences dramatiques sur l'accès aux outils de prévention et aux soins : l'étude comparative citée précédemment note qu'elle dissuade les HSH de se procurer de bons lubrifiants en pharmacie. Pour les mêmes raisons, le rapport au corps médical dans son ensemble semble largement compromis. Mépris et non-respect de la confidentialité de la part des soignants sont évoqués, et parfois davantage. « Aller dans un centre de soins au Cameroun, c'est tout simplement suicidaire. Les HSH risquent d'être dénoncés par le médecin et envoyés en prison, quand ceux-ci ne refusent pas tout simplement de les soigner », rapporte le sociologue Charles Guébogo (8).
Les facteurs de vulnérabilité des HSH ne manquent donc pas. A cela s'ajoute le fait que les pratiques homosexuelles en Afrique sont presque toujours vécues en même temps que des relations hétérosexuelles. « On peut avancer l'hypothèse suivante, qui reste à vérifier : les HSH, parce qu'ils se trouvent au croisement de multiples cursus sexuels, multiplient les risques d'être infectés par le VIH et les IST », suggère Charles Guébogo. Quelle que soit la réponse, il y a urgence à agir pour tenir enfin compte des HSH dans la lutte contre le sida en Afrique. L'enquête sénégalaise a abouti à la mise en place, par un ensemble d'ONG, d'actions de sensibilisation des médias et des médecins et de formation de pairs éducateurs à la prévention. Cette avancée demeure marginale en Afrique de l'Ouest, où quelques projets tentent pourtant de prendre forme, sans assurance d'y parvenir. L'un de leurs initiateurs fait une prière : « On espère que le gouvernement ne nous mettra pas des bâtons dans les roues, en nous accusant de faire l'apologie de l'homosexualité. Car il est question de vies humaines ».
(2) Le terme de HSH est utilisé en Occident pour désigner des personnes ayant des pratiques homosexuelles, mais ne revendiquant pas une identité homosexuelle. On l'utilise dans cet article, bien qu'il ne rende pas compte de la complexité de la sexualité des personnes concernées. Beaucoup des HSH ont en effet aussi bien des relations sexuelles avec des hommes qu'avec des femmes. Cette bisexualité est contrainte pour certains - ces relations sexuelles permettent d'afficher une apparente « normalité sexuelle » - mais elle peut aussi être choisie.
(3) Le sida et les rapports sexuels entre hommes en Afrique noire, Sappe R., Observatoire socio-épidémiologique du sida et des sexualités, Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, sept 2003 (1re version automne 2002).
(4) « Satisfaire aux besoins de santé des hommes qui ont des rapports sexuels avec d'autres hommes au Sénégal », Instituts des sciences de l'environnement. Niang C.-I., Diagne M., Niang Y., Moreau A.-M., Gomis D., Diouf M., Seck K., Wade A.-S., Tapsoba P., Castle C., 2002.
(5)Thomas Lax étudie les civilisations africaines à la Brown University de Rhode Island.
(6) Targeting vulnerable groups in national HIV/AIDS programs – The case of men who have sex with men – Senegal, Burkina Faso, The Gambia. Niang C.-I., Moreau A., Bop C., Compaoré C., Diagne M.
(7)Christophe Broqua, Vulnérabilité des hommes ayant des pratiques homosexuelles à Dakar, Transcriptases n° 117, juillet-août 2004.
(8) Sa thèse de doctorat est en cours et porte sur la construction de l'identité homosexuelle chez le sujet camerounais au temps de sida.
Cet article est paru dans Interdépendances n°63 - Octobre 2006.