Interdépendances fait peau neuve
+ de pages, + d´articles, une nouvelle maquette
pour présenter chaque trimestre des initiatives, des idées, les femmes et...
Une autre consommation est possible !
Le numéro 69 vient de sortir. Dossier sur le pouvoir d'achat et la consommation responsable. Disponible uniquement sur abonnement.
Tous les articles d'Interdépendances sont désormais consultables en ligne pour nos abonnés
Depuis le numéro 68, tous les articles sont accessibles en ligne pour nos abonnés.
Mieux connaître l'économie sociale et solidaire ? Toute l'actualité sexy et moins sexy de l'ESS se trouve dans...
" Nous ne sommes ni des attachés de presse, ni des publicitaires. Nous sommes des journalistes militants ! " Emmanuelle Brisse
Le 24 juillet dernier, le ministre de l'Emploi Jean-Louis Borloo a signé, avec le président de la Confédération générale des Scop Patrick Lenancker, une convention cadre pour le développement des coopératives de services à la personne. En reconnaissant aux coopératives un rôle majeur pour l'emploi dans un secteur d'avenir, cette convention marque un tournant pour toute l'économie sociale. Reconnaissance de sa capacité d'adaptation, elle est aussi le signe que ce secteur, si discret jusque-là, devient enfin plus visible dans la sphère publique.
Rechercher la qualité
omment l'économie sociale a-t-elle été amenée à évoluer autant ? Premier facteur : des réglementations plus strictes autour des qualifications. Sont apparues ces dernières années des certifications conçues comme des gages de qualité pour la structure qui les obtient. Exemple : les professionnels d'établissements d'hébergement pour personnes âgées (EHPA) se sont ainsi réunis avec l'Afaq-Afnor pour créer une marque NF Service EHPA. La maison de retraite Saint-Joseph à Dole (Jura) a été la première à obtenir la certification en juillet dernier : « Nous faisons tous les jours de la qualité, explique le directeur Jean-Pierre Chauchefoin, mais nous n'avions pas d'écrits, donc pas de traçabilité. Pour obtenir la norme, il nous a fallu élaborer des protocoles pour de nombreuses actions que le personnel effectuait avant sans se poser de questions ». Premier résultat : une politique de formation plus poussée, concernant en priorité les à-côtés essentiels, comme la manutention ou l'hygiène. Le processus a été long et coûteux mais à l'arrivée, le directeur constate « une amélioration de la qualité du service ».
Suivant cette logique, les pouvoirs publics font de la qualification une condition de plus en plus incontournable à l'octroi de subventions : des secteurs entiers, de la culture au sanitaire et social, sont obligés de recruter des personnes aux diplômes et aux métiers reconnus. Or, les personnes qualifiées manquent encore, notamment dans le secteur sanitaire et social, qui emploie à lui seul 41 % des salariés des associations. « Enormément de jeunes veulent travailler dans les structures du secteur social, parfois en idéalisant leur mission. Mais c'est de qualifications dont nous manquons », confirme Paul Garrigues, directeur des relations humaines à l'Acodège, une association bourguignonne qui emploie 780 personnes dans ses structures d'insertion et d'hébergement de jeunes en difficulté et de personnes handicapées. Les nouveaux arrivants ont pourtant intérêt à se qualifier : cela augmente leurs chances d'être recrutés en CDI plutôt qu'en CDD ou en contrat aidé. Pour répondre à ses besoins, l'économie sociale a profité de la grande réforme de la formation professionnelle tout au long de la vie de 2002, qui offre de nouvelles opportunités aux employeurs. Tout d'abord la validation des acquis de l'expérience (VAE, voir papier p. ???), véritable aubaine pour les structures qui manquent de personnel qualifié. Elle est d'ailleurs en constante augmentation : Uniformation, l'Opca de l'économie sociale, a financé 104 dossiers en 2003 et 441 en 2005. Autre dispositif nouveau : la période de professionnalisation, qui permet au salarié en poste de suivre une formation diplômante ou qualifiante sur une période allant jusqu'à deux ans. Chez Uniformation, les demandes explosent. Mais les contraintes existent : 70 % des adhérents d'Uniformation ont moins de 10 salariés. Il est très difficile pour elles de remplacer celui qui part en formation. Second frein : le manque de visibilité financière. Subventionnées par les pouvoirs publics, de nombreuses structures hésitent à impulser une véritable politique de formation et de recrutement sur le long terme.
Former différemment
Malgré ces contraintes, la formation continue est plus présente dans l'économie sociale qu'ailleurs. En témoigne l'impulsion donnée par ses propres branches professionnelles qui a fixé les montants de financement de la formation largement au-delà des obligations légales (1,6 % de la masse salariale) : 1,8 % pour l'animation, 2,1 % pour l'aide à domicile. Mais l'économie sociale ne se contente pas de former plus, elle forme aussi différemment : « Pour que les salariés ne soient pas uniquement de bons techniciens mais également les acteurs du projet, nous avons à cœur de développer la réflexion sur les pratiques professionnelles », explique Marie-Helène Gillig, déléguée générale du CEGES. De nombreux employeurs (notamment dans les mutuelles et coopératives dont le fonctionnement participatif est particulier) proposent ainsi à leurs salariés des formations sur l'économie sociale et ses rouages. Le secteur associatif n'est pas en reste : très important employeur de l'Ardèche avec 500 salariés, l'association Béthanie vient de clore un ambitieux plan de formation sur trois ans. Il s'agissait entre autres de permettre à chaque salarié de participer au projet de l'association : « Notre secteur, l'accueil des personnes handicapées, est en constante évolution, explique Odile Mejean, attachée de direction. Tous les salariés ont suivi au moins un module de formation afin de développer leurs compétences d'auto-évaluation ».
Miser sur les jeunes
Hors de l'économie sociale, de nombreux acteurs publics prennent conscience de l'importance du secteur. Le monde universitaire, notamment, a créé en quelques années de nombreuses formations initiales spécialisées. On en compte désormais 34, rien que sur l'économie sociale et solidaire. En 2003, l'ESSEC, école de gestion, a ouvert une chaire spécialisée et prépare un master. Cette tendance répond aussi bien à l'attente des étudiants sensibilisés aux problématiques de cette économie alternative qu'à celle des structures en manque de cadres et de managers. Benoît Duret est chef de projet à Auxilia, une association de conseil en développement durable du Groupe SOS. Cet ingénieur en mécanique de formation s'est sensibilisé aux questions environnementales lors d'une mission sur un projet de développement à Haïti. Puis il a suivi le DESS de management en développement durable à Troyes, la première formation en France sur l'écologie industrielle, créée en 2001. Aujourd'hui, ses diplômes et son expérience pourraient lui donner accès à des cabinets de conseil, aux services développement durable de grandes entreprises ou aux collectivités locales qui expérimentent la mise en place de ces thématiques. De ce point de vue, l'expérience du jeune homme est d'autant plus précieuse que l'association, de par son objet (faire travailler ensemble des acteurs locaux sur l'emploi et l'environnement), est clairement en pointe sur ces sujets.
Modernité et professionnalisme
Pour des raisons d'efficacité, l'économie sociale cherche de plus en plus à se caler sur l'économie classique en terme d'organisation de l'emploi. Des professionnels sont aujourd'hui recrutés à des fonctions occupées auparavant par des bénévoles. Exemple type : les nouvelles technologies. Les associations, mutuelles et coopératives veulent disposer d'un portail Internet de qualité et recrutent de plus en plus souvent des webmestres salariés. Damien Ravé est le responsable informatique et multimédia du Groupe SOS. Son équipe se renforce sans arrêt depuis son arrivée, il y a trois ans, et compte désormais cinq équivalents temps plein. « Je suis tombé dans l'associatif par hasard, explique Damien. Mais, entre l'ambiance agréable, la liberté de travail et des rémunérations correctes, ce serait difficile pour moi de revenir à l'économie classique. » Les fonctions de ressources humaines ou de communication se renforcent également. C'est le cas à Greenpeace : les militants de la première heure, portés par leurs convictions plus que par leurs qualifications, sont peu à peu remplacés par des professionnels reconnus pour leur expertise. Emmanuelle Brisse a été recrutée comme directrice de la communication de Greenpeace France en mars 2005. Cette ancienne journaliste de télévision a, à son tour, embauché dans son service des personnes ayant une expérience des médias. « Nous ne sommes ni des attachés de presse ni des publicitaires. Nous sommes des journalistes militants ! », explique-t-elle.
Combien sont-ils, employés de coopératives à être bénévoles en association le week-end ? Combien de salariés d'associations sont parallèlement délégués de mutuelle ? « Notre engagement est souvent à la fois professionnel et militant », résume Thierry Jeantet. Beaucoup de salariés du secteur sont venus à ces métiers pour donner un sens à leur travail. « J'ai toujours eu une certaine sensibilité vis-à-vis des sujets environnementaux », explique Yannick Vicaire, responsable de la campagne Toxiques à Greenpeace France. Après des études de chimie, il s'est retrouvé chargé de chantiers de déchets industriels dans une filiale de Vivendi : « Cela a forgé ma conviction que la réponse apportée par les industriels au problème des déchets n'était pas la bonne ». C'est donc volontairement qu'il a accepté de perdre 30 % de son salaire et certains avantages sociaux pour pouvoir cesser d'être « schizophrène ». « Il y a ici quelque chose qui nous rassemble beaucoup plus sûrement que la “culture d'entreprise“ dont parlent les patrons de grandes boîtes et à laquelle personne ne croit ! », estime-t-il.
Basses et hautes rémunérations
Dans sa grande majorité, le secteur associatif vit d'aides publiques, de dons et/ou des cotisations de ses adhérents : niveau rémunération, impossible de concurrencer l'économie classique. En 2003, les salariés des associations gagnaient 17 552 € net par an en moyenne, soit de 14 à 30 % de moins que le secteur privé. Réel, ce différentiel s'explique surtout par des conditions d'emploi différentes : nombreux temps partiels et contrats aidés, heures supplémentaires souvent non rémunérées et absence de primes. Conséquence, l'échelle des salaires y est plus resserrée : un cadre gagne approximativement 1,5 à 2 fois plus qu'un employé, contre 2 à 3 fois dans le secteur privé. Les associations lucratives, mutuelles et coopératives, n'ont en revanche pas à rougir de leur niveau de rémunération. Les Scop remportent la palme : non seulement les salaires se situent dans la moyenne des entreprises classiques (1 940 € brut moyen en 2003), mais leurs salariés peuvent compter sur le reversement d'une partie des bénéfices. Ainsi, la participation et l'intéressement moyens par salarié dans les entreprises classiques de moins de 50 salariés étaient de 1 800 € en 2002, contre 2 800 € pour les Scop de moins de 50 salariés ! Quant aux mutuelles, les conventions collectives garantissent un revenu minimum annuel, souvent dépassé dans les grosses structures, comme la Macif (2 962 € bruts mensuels en moyenne pour des salariés majoritairement bac +2).
« Faire carrière » dans l'ESS
Autres avantages à prendre en compte dans cette mutuelle de 8 000 salariés : 31,30 heures de travail hebdomadaire et une forte tradition de promotion interne. Cinq cents personnes ont été promues en 2005 à la Macif. Le DRH lui-même, Dominique Renoux, a commencé dans l'entreprise comme rédacteur d'assurances en 1976. « Une personne qui a monté les échelons en interne a une légitimité aux postes de direction », analyse-t-il. La plupart des hauts dirigeants de la Macif ont en effet un parcours similaire au sien. Les associations prennent également conscience de l'importance de la « gestion de carrières ». L'association médico-sociale Acodège a ainsi recruté son premier directeur des relations humaines, Paul Garrigues, il y a six ans. Depuis, la promotion interne est devenue un élément-clé dans l'association. « On peut entrer comme veilleur de nuit dans une structure d'hébergement, puis suivre des formations pour devenir aide médico-psychologique ou éducateur spécialisé », explique-t-il. Autre enjeu : éviter l'usure dans des métiers qui demandent un investissement personnel de tous les instants. Pour cela, l'Acodège a mis en place une politique de mobilité : « Passer d'un centre de jeunes à un centre pour personnes handicapées permet de changer de milieu, presque de métier ! ».
Préparer la relève
Avec des emplois qualifiés et porteurs de sens, l'économie sociale devrait attirer en masse les demandeurs d'emploi. Pas si simple : quelque 300 établissements d'hébergement pour personnes âgées (EHPA), sur les 10 500 que compte la France, ont recours à des directeurs intérimaires. Certes, les pénuries de personnel sont surtout criantes dans le secteur sanitaire et social, mais tous les secteurs savent ce qui les attend : le papy-boom. Pour eux, l'urgence est donc de se faire mieux connaître. Les slogans des mutuelles s'affichant « assureurs militants » suffiront-ils ? Pour préparer la relève, une vingtaine de Scop du Grand-Ouest se sont unies sous le nom de Soco RH. Elles ont fait appel à un cabinet de recrutement, Hisseo RH, qui constitue depuis un an un vivier de cadres et managers issus du secteur privé classique et qui pourraient, demain ou dans quelques années, reprendre une Scop. « Nombre de cadres veulent plus de sens et de responsabilité mais n'ont pas les fonds pour monter leur propre entreprise : la Scop est ce qu'il leur faut. Mais encore faut-il qu'ils y pensent ! », note Emmanuel Phordoy, de Hisseo RH. Dans les associations d'éducation populaire, la difficulté est la même, les moyens en moins : « Nous n'avons ni les ressources financières, ni la culture d'afficher nos valeurs sur de gigantesques 4X3 », explique Yann Lasnier, secrétaire général adjoint de la fédération Léo Lagrange. La fédération se rapproche donc des formations initiales à l'économie sociale. Essentiels pour la crédibilité des formations, de tels partenariats permettent aussi de mettre en contact étudiants et entreprises. Actuellement, la licence professionnelle de l'université de Marne-la-Vallée réfléchit à la création d'un portail Internet qui répertorierait l'ensemble des sites d'emploi proches de l'économie sociale. Pour la première fois, un demandeur d'emploi pourrait lancer une recherche grâce au mot-clef « économie sociale ».
Cet article est issu du dossier Economie sociale - Une nouvelle idée de l'emploi paru dans Interdépendances n°63 - Octobre 2006.