L'avènement du journaliste citoyen ?
Exécutif, législatif, judiciaire : aux trois pouvoirs, piliers de la République, on ajoute désormais le pouvoir médiatique, censé assurer la transparence de l'information en toute indépendance. Le journaliste devient le héraut de la liberté d'expression, imperméable aux pressions des puissants.
Pourtant la critique des médias est bien vivace depuis plus d'un siècle, des analyses de la propagande stalinienne ou hitlérienne jusqu'à la critique de la société du spectacle. Elle arbore des figures de proue aussi variées que le situationniste Guy Debord, le sociologue Pierre Bourdieu, le journaliste Daniel Schneidermann ou le candidat du centre à la Présidentielle 2007, François Bayrou. Ce dernier a achevé de porter aux yeux du grand public l'accusation de partialité des médias, selon lui largement acquis aux candidats Sarkozy et Royal.
Que leur reproche-t-on au juste ? Tout, et son contraire : d'être à la botte des grands industriels et des politiques ; de montrer l'immontrable ; de dissimuler l'essentiel ; de bafouer la présomption d'innocence (voir le scandale d'Outreau) ; de victimiser tout le monde, jusqu'aux criminels ; de se régaler de faits-divers ; de croire aux sondages électoraux ; de ne pas vérifier l'information, voire de l'inventer de toutes pièces. A ce discrédit qui touche la télévision, la presse et la radio, s'ajoute une volonté du peuple de se réapproprier la « chose publique », illustrée par le « non » à la Constitution européenne de 2005. Le terme de « société civile » est entré dans le langage courant (1), le mot « citoyen » est redevenu fréquentable, Alors que de simples individus se font entendre et fédèrent leurs pairs via les nouvelles technologies de la communication, certains veulent y voir un cinquième pouvoir, exercé par le peuple sur les quatre autres. Un pouvoir qui reposerait sur Internet et sa capacité de diffusion illimitée de l'information.
L'accroissement des moyens de communication et d'information à disposition du grand public est continu depuis un siècle : journaux, télégraphe, téléphone, radio, télévision, Minitel, Internet, téléphones mobiles, etc. Plus nombreux, les médias actuels vont aussi plus vite : jadis les informations mettaient plusieurs jours à circuler d'un point du globe à l'autre. Aujourd'hui, les divers médias nous bombardent d'un flux d'actualités en temps réel, la dépêche AFP devenant l'unité d'information de référence.
Les acteurs de la société civile interviennent dans ce contexte de surenchère, se superposant à la masse des médias qu'ils critiquent. Aujourd'hui, les blogs, les wikis, les forums et tous les espaces collaboratifs surpassent en nombre, et en capacité de production les autres médias. Cette nouvelle forme de journalisme traite de tout, depuis l'actualité locale vue du « terrain » (contestant souvent l'actualité officielle présentée ailleurs) jusqu'aux éditoriaux politiques les plus généraux, en passant par d'innombrables blogs d'actualité dédiés à une thématique : écologie, technologie, mode, sport...
Devant cette profusion, le citoyen qui cherche simplement à s'informer est rapidement submergé. Alors que les régimes dictatoriaux distillent une information rare et contrôlée par le pouvoir, la nouvelle problématique dans nos démocraties est d'y voir clair dans une information abondante et incontrôlée. Le meilleur côtoie le pire dans ce nouvel Eldorado. Car chacun, désormais, peut diffuser contre-vérités et rumeurs infondées, voire être manipulé par ces pouvoirs qu'il tente de combattre. Les écueils du « journalisme citoyen » sont nombreux selon les partisans des médias traditionnels : un journaliste professionnel est supposé connaître les pièges et les biais qui affectent tout travail d'investigation, à plus forte raison lorsque les sources sont partie prenante. Or nombreuses sont les rumeurs véhiculées sur Internet pour nuire à une réputation... ou faire connaître une marque (2) ! Comment, dès lors, faire son choix et accéder à une information de qualité ?
Depuis deux ans, on voit fleurir les sites agrégeant les contenus produits par des centaines, voire des milliers d'internautes. Précurseur et leader du secteur, l'américain Digg laisse les visiteurs voter pour les articles les plus intéressants. Un algorithme mathématique construit la une avec les articles les plus plébiscités, avec une rotation rapide, les plus récents étant favorisés. Mais l'absence totale de filtre éditorial, et son public essentiellement constitué de jeunes internautes masculins, ont une influence sur le contenu : nouveautés technologiques, scandales impliquant des célébrités (le numéro de téléphone de Paris Hilton aurait fait doubler la fréquentation du site), faits-divers spectaculaires et parodie politique occupent le devant de la scène. La liberté laissée aux utilisateurs peut aller jusqu'à la diffusion d'informations jugées illégales, au risque de poursuites judiciaires pour le site (3). Cela n'empêche pas ce modèle d'être imité par des centaines de sites partout dans le monde : l'éditeur, qui n'emploie aucun journaliste, dispose d'un contenu rédactionnel colossal et auto-organisé pour un coût dérisoire. Mais la concurrence est rude.
Le français Agoravox, qui refuse de sacrifier la qualité à la quantité, a choisi d'interposer un filtre éditorial en sélectionnant a priori les articles dignes de figurer dans ses colonnes virtuelles. Le « journaliste citoyen » propose un article, qui sera lu par un comité de lecteurs animé par Carlo Revelli, le fondateur du site. Les règles à respecter portent essentiellement sur l'originalité du propos (inutile de multiplier les opinions semblables sur un même sujet) et sur la qualité rédactionnelle, même si les recalés dénoncent l'opacité de la prise de décision. La « censure » exercée a priori peut passer pour un retour en arrière, pour les chantres les plus radicaux de l'auto-organisation – du moins jusqu'au jour où ils parviennent à publier un article. Mais ce filtre a pour vocation d'élever la pertinence de l'information, et donc sa qualité.
Pour quel résultat ? Il est délicat de juger de la qualité de l'information relayée, mais un coup d'œil sur les sujets abordés témoigne du sérieux revendiqué : critique politique et contre-pouvoirs, environnement, sciences et technologie, une touche de sport et de people. La ligne éditoriale ressemble à celle des grands quotidiens d'information, avec une tournure « alternative » affichée.
Reste la question de l'objectivité de l'information. Qu'est-ce qui nous assure que le propos est honnête, et l'auteur compétent ? « Le débat qui s'ensuit », répond Agoravox. Les visiteurs, simples passants ou habitués des lieux, ont le devoir de commenter les articles pour en relever les approximations ou les erreurs manifestes. Cela n'empêche pas certaines thèses douteuses de faire surface, sur le 11 septembre 2001 par exemple. Mais les nombreuses réactions devraient donner au lecteur l'intuition (sinon la preuve) que le sujet est plus qu'hasardeux.
L'ambition des créateurs du site n'est pas seulement de proposer une information préfabriquée, facile à lire. Ils croient, au contraire, que l'accès à l'information est un exercice d'esprit critique ; que rien n'est tout blanc ni tout noir et que des points de vue complémentaires sont nécessaires pour éclairer une question complexe. Dans la logique d'aplanissement des hiérarchies, ils contestent le monopole du discours de spécialistes pour que l'opinion publique revienne entre les mains du peuple. En balayant de la main l'idée d'une information objective, on invite au relativisme : à chacun de se positionner sur cette approche.
Assiste-t-on alors à la fin des grands médias ? Probablement pas. A ceux qui refusent le relativisme, à ceux qui cherchent une information relue et validée par un comité de rédaction bien identifié, la presse continuera d'apporter un produit plus accessible. Mais pour les courageux, les pointilleux et ceux qui veulent entendre un autre son de cloche, les médias citoyens apparaissent probablement comme une « solution qui permet d'échapper aux défauts du système de l'information professionnelle », dixit le fondateur.
(1) On a parlé de « société civile » lors des premiers sommets altermondialistes anti-Davos. Mais le terme englobe l'ensemble du corps social, par opposition à la classe politique. A ce titre, il regroupe aussi bien les associations, les syndicats et les particuliers ; ceux qui forment l'opinion publique.
(2) On sait ainsi que des fabricants de consoles de jeux vidéo auraient tenté « d'acheter » certains blogueurs influents par des cadeaux luxueux offerts en échange d'une chronique louangeuse sur leur site.
(3) Début mai 2007, un pirate postait le code de décryptage des nouveaux DVD HD, permettant d'en casser la protection contre la copie. Après avoir reçu une injonction de l'industrie cinématographique, les dirigeants de Digg ont tenté de censurer l'information. Peine perdue : en quelques heures, des milliers de copies du code ont été postées par les utilisateurs, ce qui a amené les dirigeants à abandonner la lutte. Des poursuites judiciaires sont attendues.
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A cliquer
Suivez ce lien :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=41150
Vous y verrez le déferlement de plus de 160 commentaires sur un article publié hier par l'un des fondateurs d'Agoravox qui annonce donc la création de la "fondation agoravox" (en Belgique, allez savoir pourquoi). Bien évidemment ce projet m'indiffère mais les commentaires sont instructifs. Beaucoup d'intervenants en profitent pour critiquer ouvertement agoravox. Quelqu'un parle notamment d'abolir le "plussagemoinsage", ce que j'approuve totalement. D'autres regrettent la débilité des commentaires, les petites haines hypocritement cachées derrière l'anonymat.
J'ai aimé agoravox à ses début parce que tout nouveau tout beau. Peu de rédacteurs très motivés. Aujourd'hui agoravox n'est plus qu'une poubelle virtuelle où chacun vient jeter son fiel, passer anonymement sa colère sur d'autres anonymes. Car agoravox est à l'image d'internet, malgré les numéros d'IP que l'on peut toujours masquer par proxy, les acteurs n'y jouent que déguisés, avec des pseudonymes, d'improbables CV, d'encore plus improbables avatars.
Le journalisme citoyen, comme ils se plaisent à s'autoproclamer chez agoravox est déjà mort. Chacun veut seulement imoser ses idées sans écouter celles des autres. Je vous la fait simpliste mais c'est en gros « ta gueule, tu n'es pas moi donc tu as tort »…
J'en ai conclu qu'il vaut mieux passer son chemin. D'ailleurs ce qui est symptomatique, c'est qu'agoravox s'abstient soigneusement de publier les vrais chiffres de fréquentation du site (très facile à savoir pourtant, en comptant tout simplement le nombre d'IP différentes qui envoient une requête sur un même article). Je suis prêt à parier que le nombre de lecteurs réels d'agoravox ne dépasse pas un petit millier.
Je veux donc vous rassurer, compte tenu des milliards de blogs qui pullulent sur la toile, le mien et le vôtre y compris, agoravox est totalement inexistant, une paramécie dans un océan, invisible et les commentaires agressifs, méchants ou haineux ne sont que la masturbation intellectuelle de petits désœuvrés, qui ne savent pas quoi faire de leur temps libre et vomissent leur haine de la société par avatar interposé.
Laissez pisser, agoravox c'est de la merde, ça ne mérite pas la prose de ceux qui ont réellement du talent. J'ai cru en agoravox, ce fut fugitif, ça a cessé de m'intéresser. Je continue de proser dans la presse papier et c'et finalement très bien comme ça.
Gilbert
Cet article est paru dans Interdépendances n°66 - troisième trimestre 2007 2007.
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Réaction de Robert le 13/12/2008 à 01:19
Depuis quelques semaines, des modérateurs ayant accès aux articles proposés indiquent que certains billets, sur des sujets sensibles, sont censurés à la source alors que très bien documentés. Il semble qu'AV soit victime ou complice de groupes de pression - la fondation avait en effet parlé d'un partenariat avec Eric Besson ; on constate de plus en plus d'articles de complaisance ou politiquement corrects, ce qui tendrait à montrer que ce site devient ce qu'il prétend ne pas être, un média aligné sur les médias conventionnels.
Si cela s'avérait exact, AV perdrait tout son intérêt pour n'être réduit qu'à un forum d'empoigne, un éxutoire en direct, comme on peut le constater dans le fil des commentaires, la plupart n'étant que des répliques d'ados attardés.