Qui sont les entrepreneurs sociaux ?

Evénement phare de la création d'entreprise en France, le Salon des entrepreneurs a consacré, pour la première fois depuis sa création, un espace aux entrepreneurs sociaux. Avec succès : du 31 janvier au 2 février, plus de 3 000 personnes (entrepreneurs, cadres, employés, étudiants...) sont venus rencontrer ces hommes et ces femmes qui ont choisi d'entreprendre autrement, échanger avec des experts, participer à des ateliers thématiques, visionner des films sur des initiatives exemplaires...

Ce succès symbolique vient s'ajouter à une série de signaux convergents qui se sont récemment multipliés : interpellation des candidats à la présidentielle par le CEGES (conseil des entreprises, employeurs et groupements de l'économie sociale) ; meetings et Manifeste du Collectif “S'investir”, pour le développement de l'économie solidaire ; lancement de l'activité française d'Ashoka, organisation internationale spécialisée dans l'accompagnement d'entrepreneurs sociaux innovants et à fort potentiel ; création par HEC d'une majeure “Alter” (entreprendre et manager autrement), dans la lignée de la chaire d'entrepreneuriat social de l'Essec, pionnière en la matière ; production éditoriale croissante [voir ci-contre]... Autant d'initiatives qui témoignent de l'intérêt croissant que suscite l'entrepreneuriat social auprès d'un public dépassant très largement les cercles traditionnels d'initiés et de militants.

Entrepreneurs d'un troisième type

Qui sont-ils et que font-ils ? Ces entrepreneurs d'un autre type partagent une même ambition : mettre leur projet entrepreneurial au service de l'Homme. Et ce ne sont pas de vains mots !

Cadres du privé, jeunes diplômés, militants syndicaux, travailleurs sociaux, ils sont aujourd'hui des dizaines de milliers à faire vivre cette autre façon d'entreprendre, dans une grande diversité de forme (statuts, secteurs, taille, ancienneté...). Ce qui les rassemble ? Etre des entrepreneurs à part entière (indépendance, prise de risque, création de richesses, modèle économique viable...) au service d'un projet social et/ou participatif.

Ils agissent ainsi pour lutter contre l'exclusion, créer ou maintenir des emplois durables, garantir un juste revenu aux producteurs (notamment du Sud), aider les personnes âgées à mieux vivre, protéger notre environnement, innover en répondant à de nouveaux besoins sociaux... Projets collectifs par essence, leurs entreprises se caractérisent souvent par une « gouvernance participative » : parties prenantes impliquées, décisions non fondées sur la propriété du capital, écart de rémunération limité entre dirigeants et salariés (1)...

Bousculer les idées reçues

Les entrepreneurs sociaux – encore méconnus, malgré leur dynamisme et leur exemplarité – n'entrent pas dans les cases stéréotypées des images d'Epinal françaises. En effet, ils remettent en cause trois idées reçues, profondément ancrées dans l'inconscient collectif hexagonal : tout d'abord, que l'entrepreneur est nécessairement un individualiste forcené ou un exploiteur ne pensant qu'à s'enrichir ; ensuite, que le profit est fondamentalement mauvais et ne sert qu'à nourrir de cupides actionnaires ; enfin, que le social est forcément non productif, subventionné, à perte, par les richesses créées par le Marché.

Leur message est en fait très simple : “l'économique” ne se résume pas à la seule recherche du profit, mais peut constituer un moyen efficace à mettre au service des hommes et du progrès. De même, le social ne se réduit pas aux “bonnes œuvres” et n'est pas nécessairement un “ghetto”, mais ce qui crée du lien et du collectif, avec un véritable “retour sur investissement” pour la collectivité.

Etant pleinement inscrits dans la sphère économique, la question d'être « pour ou contre l'économie de marché » ne se pose pas pour eux.

Cette question obsède et cristallise pourtant le débat public français, départageant deux postures classiques du théâtre politique national : d'un côté, ceux qui voient la moindre critique du capitalisme comme une marque d'adhésion à un modèle étatiste ou collectiviste et un « refus d'adaptation au monde réel » ; de l'autre, ceux qui voient l'entreprise et le marché comme un monde monolithique dont il faut a priori se défier, sans jamais d'ailleurs expliciter ce qui pourrait les remplacer...

Par leur action, les entrepreneurs sociaux invitent à sortir de ces postures stériles et éculées, en posant la question qui devrait être au cœur du débat public, tant elle est déterminante pour définir le type de société dans lequel nous souhaitons vivre : quelle économie de marché voulons-nous ?

Une économie de marché “court-termiste”, dominée par les enjeux financiers, la rémunération des actionnaires, la réduction des salariés à de simples variables d'ajustement dépendant des cours de bourse – bref, une économie “hors-sol”, voire “hors-homme” qui est pourtant très actuelle et fait dire au peu gauchisant Patrick Artus que « le capitalisme est en train de s'autodétruire »(2) ?

Ou une économie de marché au service de l'homme, des territoires et de l'environnement ? Les entrepreneurs sociaux montrent chaque jour davantage qu'elle est réelle, possible et ne demande qu'à se développer à plus grande échelle, pour peu qu'on lui en donne les moyens (politiques, économiques, éducatifs) ?

Social et efficace

Ces entrepreneurs montrent en effet concrètement que le salarié, le chef d'entreprise et la collectivité ont tout intérêt à placer l'homme et son épanouissement au cœur des projets entrepreneuriaux et de l'activité économique.

Investir sur le social peut être efficace et pérenne économiquement ; inversement, l'économique peut constituer un excellent outil au service du progrès social. L'enjeu est bien là : désenclaver, décloisonner l'économique et le social, les “réencastrer” l'un dans l'autre, réinventer sous des formes nouvelles le lien fructueux et profond qui les a connectés pendant les Trente Glorieuses mais qui s'est rompu depuis... Les entrepreneurs sociaux éclairent le chemin à prendre pour reconstruire ce lien [lire encadrés].

Par leurs pratiques, leurs mobilisations individuelles et collectives, par leur capacité à combiner liberté individuelle et esprit d'entreprise avec ambition sociale et volonté de transformation de la société, les entrepreneurs sociaux contribuent à dessiner les contours concrets d'une économie sociale de marché, une économie pleinement et réellement au service des hommes et du progrès social ; une économie de marché humaniste qui devrait être au cœur de ce fameux « rêve européen »(3).

(1) Pour des infos plus détaillées sur cette réalité de l'entrepreneuriat social (exemples, chiffres, témoignages, ressources...), voir par exemple la publication Avise “Devenez entrepreneur social” (jan 2007), téléchargeable gratuitement sur www.avise.org

(2) Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s'autodétruire, La Découverte, 2005.

(3) Jeremy Rifkin, Le rêve européen, Fayard, 2005.

Des entreprises durables qui mettent l'homme au cœur de leur projet

Les Scop (sociétés coopératives de production) sont des entreprises de forme SA ou SARL (donc dans le marché), dont les salariés sont associés majoritaires et vivent un projet commun en mutualisant équitablement les risques et les grandes décisions, selon le principe “une personne - une voix” : désignation des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats.

On en compte plus de 1 700 en France, représentant plus de 36 000 salariés.

Que constate-t-on ? En associant étroitement les salariés au projet entrepreneurial, en faisant le pari de l'humain, les Scop affichent une longévité remarquable, tous métiers confondus, qui plus est en créant des emplois (+ 5 000 net ces cinq dernières années).

Atout décisif dans la mondialisation actuelle, ces emplois sont difficilement délocalisables car ceux qui décident de l'avenir de l'entreprise sont ceux qui y travaillent : les salariés n'ont bien sûr aucun intérêt à raisonner comme des actionnaires strictement financiers et à délocaliser leur propre emploi pour rechercher le moindre coût et la rentabilité maximale du capital...

Ces dernières années, on a même vu plusieurs cas d'entreprises industrielles viables menacées de fermeture (car pas assez rentables aux yeux de leurs actionnaires financiers, de type fonds de pension) être reprises par leurs salariés sous forme de Scop et améliorer par la suite leurs performances économiques (1) !

(1) Voir par exemple Le Monde du 13/02/07 ou Compléments d'enquête du 28/05/07 sur France 2 : reportages consacrés à la Scop Ceralep, fabricant d'isolateurs céramiques (Saint-Vallier). Liquidée par le fonds de pension américain PPCI puis reprise en Scop par les salariés avec le soutien des syndicats et de plusieurs communes de la région, Ceralep s'est redressée (53 personnes à la reprise en avril 2004), a augmenté les salaires de 2 % en 2005, largement dépassé ses objectifs en 2006 et s'est remise à embaucher. Voir également le dossier « Du fonds de pension à la coopérative » du magazine Participer, n° 621 (jan/fév. 2007).

Conjuguer efficacité économique et progrès social

Inscrites dans la loi (1998) et le Code du travail, les Structures d'insertion par l'activité économique (SIAE) sont des entreprises sociales qui ont pour mission, à travers la mise en œuvre d'activités économiques, d'offrir des emplois à des personnes en situation d'exclusion et de les accompagner dans leur parcours d'insertion sociale et professionnelle. Il existe en France plusieurs milliers de SIAE permettant chaque année à plusieurs centaines de milliers de personnes exclues de retrouver un chemin vers l'emploi, dans des secteurs très variés.

Ces SIAE bénéficient d'aides de l'Etat (aides directes par poste créé, exonérations de charges) pour compenser la productivité réduite des salariés recrutés et le surcroît d'encadrement nécessaire. Deux études récentes (1) menées sur les régions Pays de Loire et Aquitaine montrent que ces subventions sont loin de représenter des pertes sèches ou des dépenses inutiles.

Bien au contraire ! Elles représentent un véritable investissement économique. Ces deux études montrent que pour un euro dépensé par l'Etat dans ces entreprises, deux à trois euros de recettes publiques sont générés par ces mêmes entreprises : recettes liées à l'activité créée (charges patronales, impôts et taxes,...) et à l'économie réalisée dans les aides sociales (par le retour à l'emploi).

Et encore, nous ne prenons pas ici en compte le surcroît de richesse économique (salaires versés, achat de biens et prestations...) ainsi que l'utilité sociale (lutte contre l'exclusion, cohésion sociale, développement local...) engendrés par ces entités économiques.

(1) Disponibles sur le site du CNIAE (Conseil national de l'insertion par l'activité économique) : www.cniae.org

A lire

L'audace des entrepreneurs sociaux

Concilier efficacité économique et innovation sociale

Il n'y a pas de définition figée de l'entrepreneur social, comme le montre cette étude, mais un état d'esprit commun : concilier l'efficacité économique et l'innovation sociale. Cette enquête plonge dans ce milieu très présent dans nos vies quotidiennes et paradoxalement peu visible, et met en scène ces secteurs, leurs projets, leurs valeurs.

Virginie Seghers et Sylvain Allemand, éditions Autrement, 2007.

L'irrésistible montée de l'économie sociale

Un projet, une culture, des valeurs

Quel point commun entre les banquiers du Crédit agricole, les éleveurs de poulets Loué, les adhérents de la Macif, les centres de distribution Leclerc ou les bénévoles des restos du Cœur ? Tous participent à l'économie sociale. Pour la première fois, un ouvrage destiné à un large public offre un panorama complet des acteurs de ce pan méconnu de l'économie française, et porte sur cet univers complexe et multiforme un regard extérieur et sans parti pris.

L'auteur est journaliste aux Echos et chef du service Echos innovation.

Virginie Robert, éditions Autrement, 2007.

Tarik Ghezali

Responsable du programme “entrepreneurs sociaux” à l'AVISE (Agence de valorisation des initiatives socio-économiques)

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Réaction de SamArc le 08/02/2011 à 16:27

Je suis surpris et heureux de constater que l'on puisse nommer ce secteur d'activité "entrepreneur social". Car malgré que le contexte dans lequel j'exerce mes activités est semblable à celui qui est décrit dans votre article, les partenaires ou les clients ont quelques fois de la difficulté à faire la nuance entre "business" et "entrepreneur social". Je dirais même que ça fais l'affaire de certains partenaires de me classer dans la catégorie "business" de cette façon, ils peuvent nous utiliser ou nous écarter à leur guise sans déranger le confort de leur modèle d'action.

Bravo

Cet article est paru dans Interdépendances n°66 - troisième trimestre 2007.

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