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Pourquoi se lancer dans l'aventure du développement ? Et, surtout, comment mener ce développement, une fois la décision prise ?
En publiant Changer d'échelle (1) en 2006, l'Avise et l'ESSEC ont ouvert des perspectives argumentées sur les différentes options. Car ces questions sont récurrentes dans les associations et autres organisations à vocation sociale. « Il n'y a pas de recette toute faite, estime Jean-Guy Henkel, le responsable du Réseau Cocagne (2). Il faut très bien connaître l'environnement où l'on évolue.» Certains ont appris en cours de route, comme Emmaüs, qui reconnaît les limites de son modèle « spontané » : « Insuffisance de la conception d'outils et de modélisation, trop faible mutualisation, hétérogénéité des structures », le tout entraînant notamment « une insuffisante reconnaissance dans le secteur économique de la récupération. » (3)Unis-Cité – dont le but est que tous les jeunes en France puissent consacrer une période de leur vie au service des autres – a connu un développement progressif depuis 1995, avec des associations régionales labellisées assez autonomes. La création en 2006 du Service Civil Volontaire par les pouvoirs publics a changé la donne. Elle s'est donc lancée dans la structuration d'un “business plan” pour son développement sur cinq ans, avec l'aide bénévole du cabinet de conseil McKinsey. « Un exercice difficile mais salutaire ! », selon Marie Trellu-Kane, sa présidente.
Mais quels sont les facteurs de succès pour développer une organisation à vocation sociale ? Quelles sont les composantes d'un bon business plan ? Selon Ashoka, qui s'est donné pour mission de contribuer au renforcement et à l'expansion de l'entrepreneuriat social dans le monde, on peut les regrouper en trois volets :
1) Evaluer la “valeur ajoutée sociale” de la structure, en se demandant en quoi ses actions représentent un avantage pour la société.
2) Etablir une stratégie de mobilisation de ressources pérenne et en ligne avec la mission sociale de l'organisation.
3) Définir les critères et outils adéquats pour mesurer l'impact social, afin de mieux le développer et le faire connaître.
Entre le 15 juin et le 31 août 2007, Ashoka invite à s'inscrire au premier concours Impact [cf. page de gauche : A cliquer] les associations désireuses de structurer le développement de leur activité et de diversifier leurs ressources. Elle leur propose de construire, avec l'aide de professionnels, un “plan de croissance” (business plan) rigoureux, qui leur permettra d'améliorer leur efficacité et de renforcer leur impact sur la société.
Déjà présente dans plus de 60 pays, Ashoka a démarré en France en 2006 son programme de sélection et de soutien d'Entrepreneurs sociaux innovants (cinq sélectionnés en 2006 et sans doute sept cette année).
Ce programme est au cœur de sa panoplie de dispositifs (concours Impact, concours Changemakers, Université de l'Entrepreneuriat Social, publications, conférences...), mis en place au fil des ans pour remplir sa mission qui est de renforcer et développer le secteur de l'entrepreneuriat social dans le monde.
(1) Changer d'échelle. Dupliquer les réussites sur de nouveaux territoires : une voie pour développer l'entreprenariat social. Téléchargeable sur www.avise.org, rubrique Productions/Publications.
(2) Plus de 80 Jardins de Cocagne existe aujourd'hui en France.
(3) In Changer d'échelle, AVISE / ESSEC, 2006.
« Entrepreneurs sociaux, renforcez vos projets » en participant au Concours Impact. Vingt candidats seront sélectionnés et accompagnés dans la structuration de leur stratégie de développement. Les trois lauréats gagneront notamment 15 000€.
Dans le quartier de Raval, l'un des plus défavorisés de Barcelone, la Maison des enfants lutte contre l'exclusion sociale des jeunes habitants. Fondée en 1983, l'association a mis en place un ensemble de programmes éducatifs et d'activités de soutien scolaire pour les adolescents, ainsi que des ateliers d'insertion professionnelle pour les jeunes majeurs. Plus de 2 000 bénéficiaires ont participé à ses dispositifs l'an dernier. En 2004, elle a été lauréate du concours IMPACT d'Ashoka en Espagne.
Pour pérenniser son activité, la Maison des enfants a dû chercher des soutiens. Elle a basé sa stratégie sur des partenariats locaux, en proposant aux entreprises du quartier de faire preuve de solidarité vis-à-vis de leur environnement en soutenant son action. Les modalités de collaboration : une participation à hauteur de 0,7 % de leur chiffre d'affaires mensuel, et une implication dans sa campagne d'information et de sensibilisation sur la réalité sociale du quartier (affiches, expositions, sites web, conférences...).
Le succès de cette stratégie repose sur la nature “gagnant-gagnant” des relations. D'un côté, l'ensemble de la collectivité de Raval tire bénéfice de l'intégration sociale et professionnelle des jeunes, et les entreprises peuvent constater l'impact de leur participation (environnement amélioré, entreprise appréciée par les habitants et salariés satisfaits de son implication sociale...). De l'autre, l'association reçoit de ses 60 partenaires des ressources à la fois financières (22 000 t en 2004, le montant a doublé depuis) et humaines (environ 500 bénévoles l'année dernière) grâce à la campagne d'information.
Pourfendeur de la fracture numérique au Brésil, son pays, en Amérique
latine, en Afrique et jusqu'au Japon, Rodrigo Baggio a créé CDI (1) en 1995 et été sélectionné par Ashoka comme “Entrepreneur Social innovant” en 1997. Avec aujourd'hui plus de 1 000 “Ecoles d'informatique et de citoyenneté”, son association a su trouver en 2005 un nouveau souffle de développement.
Dans les quartiers pauvres, CDI sollicite associations et autres organisations locales pour monter et gérer ses écoles qui vont accueillir, pour une somme modique, des élèves de 10 à 18 ans. Son projet pédagogique : permettre à ces jeunes de développer leur esprit critique et leur capacité à se prendre en main et entreprendre, en les amenant à réfléchir en groupes aux problèmes de leur quartier et à réaliser des projets pour l'améliorer, en utilisant les technologies informatiques.
Le modèle économique ? Les frais de scolarité – 4 euros par élève par mois en moyenne – paient les salaires des éducateurs et les coûts d'entretien et de fonctionnement ; des entreprises font don des équipements informatiques, souvent de seconde main.
L'impact ? Près de 70 % des élèves sont noirs, dans un pays à forte discrimination, et 65 % sont sans ressources. 80 % d'entre eux estiment, selon un cabinet indépendant, que CDI leur a ouvert des opportunités. Leurs notes scolaires s'améliorent.
En 2005, CDI rencontre des problèmes, accentués par la concurrence du programme Telecentro lancé par le gouvernement brésilien («1 000 écoles d'informatique pour les quartiers défavorisés»). Les questions affluent : comment assurer la qualité des cours dans un réseau qui grandit, faire baisser le turnover d'éducateurs mal payés, assurer un bon niveau d'équipement dans toutes les écoles (70 % sans connexion Internet !), éviter la hausse des frais généraux, accentuer l'impact social du programme, lever des fonds malgré le dispositif gouvernemental “concurrent” Telecentro... ?
Un business plan est nécessaire. Avec l'aide d'un expert d'Ashoka, l'équipe de CDI se penche sur ce qui fait l'originalité de son modèle et les améliorations possibles.
Son avantage social ? Le coût par école, 60 % inférieur à celui de Telecentro, est finalement plus une faiblesse qu'une force : reflet du sous investissement dans les écoles et de l'insuffisance des salaires des éducateurs, il affaiblit l'impact social. En revanche, les écoles ont une base de soutiens locaux solides ; et les valeurs défendues par CDI (autonomie, innovation, solidarité locale, goût d'entreprendre) lui attirent des partenaires durables.
Le plan de redéploiement consistera donc à : améliorer le modèle (mieux équiper les écoles, rationaliser les centres régionaux) ; renforcer l'impact social (le quantifier pour mieux le faire connaître, l'amplifier, mesurer la performance de chaque école) ; mieux mobiliser des ressources (localement, par les écoles, mais surtout en développant de nouveaux modèles qui vont générer des revenus récurrents ; par exemple, en vendant aux associations et aux petites
entreprises des solutions informatiques adaptées).
Aujourd'hui, CDI continue son développement international. Au Brésil, son programme reste dominant et s'ouvre à de nouveaux publics, tels que les prisonniers ou les personnes handicapées.
Cet article est paru dans Interdépendances n°66 - Juillet 2007.