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« Alors j'ai demandé l'asile politique... »

On entend souvent parler des demandeurs d'asile en France, des difficultés qu'ils rencontrent, des mobilisations citoyennes qu'ils suscitent. Mais on connaît

mal leur vie « avant », le quotidien qu'ils ont fuit. Fatimata P. (1) est arrivée en 2004 et a demandé l'asile politique. Elle témoigne de son parcours, depuis son passé militant en Guinée jusqu'à sa rencontre avec l'équipe du Centre d'hébergement et de réinsertion sociale Buzenval de SOS Habitat et Soins.

[NDLR] Nous avons choisi de publier ce récit tel qu'il a été raconté par la personne concernée. Il ne prétend pas être représentatif de la situation de tous les demandeurs d'asile et se veut juste être un exemple de ce que peuvent vivre ces personnes.

« Je suis sortie de l'école parce qu'il fallait aider ma grande sœur qui avait un restaurant, et l'aider aussi pour les enfants parce qu'elle a fait 12 enfants. J'ai géré son bar pendant 10 ans. Les pourboires qu'on me donnait, je les donnais aux gens pour qu'on m'apprenne à écrire et à m'exprimer. J'ai toujours exercé le métier de restauration et dès que je me suis mariée, j'ai ouvert un bar ­restaurant ­dancing. Avec mon mari, j'ai eu treize ventres, j'ai eu deux fausses couches et deux filles vivantes et un garçon vivant. Mais les sept autres ventres, c'était l'avortement forcé.

En 1986, j'ai quitté mon mari et j'ai déménagé avec mes trois enfants. J'ai ouvert un « magi » (restaurant dans mon salon).

Après treize ans, mon mari est revenu, j'ai ouvert un autre restaurant, ça ­marchait bien. Le pays était dur, les gens gagnaient difficilement à manger. Il y avait aussi beaucoup de morts aux frontières. En 1971, le 25 janvier, il y a eu des pendaisons dans toutes les régions de la Guinée. Personne n'osait en parler.

C'est là que j'ai commencé la politique, j'étais dans le comité des jeunes du quartier. Le régime Sékou Touré (2), ce qui m'a plu, il y avait de la sécurité.

C'était quelqu'un qui cherchait à garder son fauteuil et en même temps, ilgérait le pays comme un chef de famille dans le foyer et en même temps il a sauvegardé nos richesses.

En 1984, le président Sékou Touré est mort, c'était la deuxième république et on était très content. Le 1er mandat, le 2e mandat et le 3e mandat, c'était vraiment insupportable parce qu'il n'y avait pas de sécurité, il y avait de l'injustice, tu voyais les gens armés qui venaient et qui prenaient tout, ils étaient armés jusqu'aux dents. Des fois ils violent les femmes devant leur mari, puis ils tuent le mari et l'affaire reste impunie. C'est à partir de ça que moi j'ai changé. J'ai adhéré au parti UNR (Union pour la Nouvelle République), j'étais trésorière de ma commune. Quand on devait faire la liste pour les élections, on m'a envoyé pour surveiller. J'ai vu des réfugiés léonais qui venaient s'inscrire, c'était une fraude (à l'avantage du PUP) et moi j'ai dénoncé, et le parti qui était au pouvoir, le PUP, n'était pas content.

Au cours de la nuit, des militaires ont pénétré dans mon domicile. Non seulement ils ont abattu mes trois chiens, ils ont cogné les portes donc on était obligé d'ouvrir. Ils ont battu mon fils et ils m'ont envoyée au commissariat et ils m'ont interrogée pendant trois jours. On m'a transférée dans un camp. Là-bas, j'ai été frappée, j'ai eu des viols collectifs... J'ai fait trois mois.

Un jour, c'était le 15 décembre 2003, il y a un officier qui est entré dans ma cellule. Grâce à cet officier qui était venu pour superviser les cellules, c'est lui qui m'a mise dans son coffre pour me faire sortir du camp. C'était une semaine avant les élections. Je ne suis pas allée aux urnes. Le PUP n'était pas content, et la nuit, ils sont venus me chercher. Ils m'ont battue, ils m'ont insultée, ils me posaient des questions bizarres : « Où sont les autres femmes ? » Ils me demandaient de les dénoncer et moi je n'ai pas voulu. Ils m'ont bandé le visage pour ne pas que je sache où ils m'emmenaient et quand la jeep s'est arrêtée, j'ai entendu un homme qui disait « Cette femme n'est pas la seule à ne pas être allée aux urnes, il faut la relâcher ». C'est ainsi que l'on m'a enlevé le bandeau, ils m'ont donné des coups de pied et m'ont jetée dans la rue. Des gens m'ont aidée, j'ai pris un taxi et je suis rentrée chez moi. Mon mari était du PUP, c'était un problème, il était fonctionnaire, il était obligé et il ne s'est pas occupé de moi. Après ces arrestations, j'ai eu peur, j'ai quitté le pays. On parle des droits de l'homme, mais ça n'existe pas.

[Entrée en France en février 2004 et demande d'asile politique]

Entre-temps, ma petite sœur est décédée et c'était le désespoir. Je me suis dit, comme ma plus petite avait 13 ans, je vais partir. J'avais un terrain que j'ai revendu et j'ai pris l'enfant de ma sœur qui avait laissé un bébé de six mois malade.

J'ai vu un compatriote qui faisait des va-et-vient chez nous et en Europe. J'ai participé à payer son billet et j'avais 7000 € et de l'or. Quand on est venu, c'était le 2 février 2004.Il a pris ma valise et c'est à lui que j'ai confié l'or et l'argent. Il m'a dit « attendez-moi ici », je vais chercher un taxi, il est sorti avec les valises et je ne l'ai jamais revu. Et nous on est resté à l'aéroport. On avait froid et je ne faisais que pleurer. C'est un taximan sénégalais qui est venu me prendre et m'a emmenée chez lui. On a passé la nuit et le lendemain il m'a emmenée à la gare du Nord. Il devait aller voir sa femme pour voir si elle voulait bien nous héberger. Lui aussi je ne l'ai jamais revu. Je suis restée là-bas jusqu'à 20 h. Je ne savais pas où j'étais. Une femme est venue me demander, je lui ai expliqué mon cas et à ce moment-là, l'enfant était tellement fatigué qu'il a piqué la crise et la femme a appelé les pompiers. C'est comme ça que l'on s'est retrouvé à l'hôpital Robert Debré. Ils ont fait les analyses et ont confirmé le diagnostic de l'enfant. Je suis restée 20 jours à l'hôpital avec l'enfant.

Avec l'aide de l'aumônier, de l'assistante sociale et du psychologue de l'hôpital, j'ai obtenu un hôtel parce que je ne pouvais pas rester. Alors j'ai demandé l'asile politique, ce mot-là me convenait tellement, parce que j'ai en effet quitté mon pays et laissé tout derrière moi. J'ai expliqué mon problème du pays du point de vue politique, mais malheureusement ils ne m'ont pas crue. Ils me demandaient toujours des preuves, mais quand on te met en prison en Afrique, on ne te donne pas un papier à la sortie pour te dire qu'ils t'ont mis en prison. Et puis quand tu quittes ton pays, tu as peur de prendre des documents et qu'on te retrouve avec ces documents-là.

[Rejet de la demande d'asile politique par l'OFPRA (3) en novembre 2004, confirmé par la commission des recours en mai 2005 et invitation à quitter le territoire]

Donc j'ai été rejetée par l'OFPRA, et par le recours aussi, parce que l'on m'a demandé des documents que je n'avais pas.

[Obtention d'une autorisation provisoire de séjour en juin 2006]

Mais à travers la maladie de l'enfant maintenant, parce que l'on ne peut pas le soigner au pays, ils m'ont donné le récépissé de six mois renouvelable. Il m'arrive des fois d'être complètement déprimée, parce que depuis que je suis venue ici, moi qui aime tant travailler, je n'ai pas d'autorisation de travail. Moi j'ai toujours travaillé dans ma vie, ici je ne peux pas. Mais quand je regarde l'enfant, je suis soulagée, parce que l'enfant suit les soins. Pour moi, je me dis : je ne travaille pas, mais quand même, j'ai sauvé un enfant.

[Signature de la convention d'hébergement en décembre 2006]

Je suis arrivée à SOS Habitat et Soins en décembre 2006. Avant, dans le foyer, c'était 15m². Dans l'appartement, j'ai plus d'espace. Parce qu'il est dans un environnement bien, ça peut l'aider à supporter sa maladie, compte-tenu de son traitement qui est très lourd. A part ça, je suis très contente de travailler avec l'équipe de SOS Habitat et Soins et quand j'ai un problème, il y a toujours quelqu'un.»

Propos recueillis par Delphine Trufflet

(1) Le prénom et l'initiale ont été changés pour préserver l'anonymat de la personne.

(2) Ahmed Sékou Touré (1922-26 mars 1984, Cleveland) est le premier président de la République de Guinée, en poste de l'indépendance obtenue de la France en 1958, jusqu'en 1984.

(3) OFPRA : Office français de protection des réfugiés et apatrides, placé sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères.

Aujourd'hui, le fils adoptif de Fatimata P. a cinq ans et demi, il est scolarisé dans l'école de son quartier et bénéficie d'un suivi régulier à l'hôpital. Il suit un traitement lourd et son état de santé est aujourd'hui stabilisé.

Fatimata P. a trouvé un emploi d'employée à domicile à temps partiel, qui lui a permis d'obtenir une autorisation de travail en avril 2007. Elle cherche actuellement à augmenter son temps de travail.

Elle n'a pas revu ses autres enfants restés au pays depuis 2004 et souffre de cette séparation.

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Cet article est paru dans Interdépendances n°67 - Octobre 2007.

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