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La communauté thérapeutique

De nouvelles perspectives

La communauté thérapeutique en France, dans sa définition actuelle, offre une voie originale à la réinsertion des usagers de drogues, et le dispositif se développe, depuis la création en 1994 de la première structure, le Mas Saint-Gilles dans le Gard. Ces séjours de longue durée permettent aux personnes accueillies de s'affranchir de leur ancien mode de vie et de réinvestir leur existence.

« L'intégration de la communauté thérapeutique est vécue comme une dernière chance. » Nicolas Spiegel dirige le Mas Saint-Gilles depuis 13 ans. A quelques kilomètres de Nîmes, la communauté thérapeutique accueille 35 résidants. « Ce sont des personnes au lourd passé, usées, énormément marquées par de longues années de consommation et d'addiction à plusieurs produits. » En amont, ces usagers – dont la moyenne d'âge est de 39 ans – ont connu les structures dites « de bas seuil », des post-cures et autres centres de moyen séjour.

A l'arrivée, la moitié d'entre eux est sous traitement de substitution, dont ils seront sevrés progressivement. Ils viennent pour une longue durée, une année, renouvelable une fois. Un temps nécessaire pour reprendre pied. Se libérer de longues années de dépendance, où tous les repères ont été détruits dans la recherche constante pour se procurer « le produit ». Intervenants sociaux et résidants partagent la même conviction : ce n'est pas en six mois que cela peut se régler. « Cette population a une revendication importante de dépendance et de précarité sociale. C'est un atout majeur pour elle que de pouvoir accéder aux soins », martèle Sylvie Justin, directrice de SOS Drogue Internationale, dont dépend la structure gardoise, la première du genre [lire encadré page suivante]. « J'ai passé 15 ans dans la dope, je me dis que deux ans pour me construire un avenir, ça n'est pas trop, reconnaît Philippe, 46 ans, résidant au Mas Saint-Gilles depuis 18 mois. J'ai l'espoir de faire autre chose de ma vie maintenant. »

Le temps de la renaissance

Le séjour est structuré en trois temps : un temps d'accueil, un temps « cocon » et un temps pour bâtir un projet de vie autonome et de réinsertion sociale et professionnelle.

La première période dure environ trois mois. « C'est un retour aux sources, à des valeurs fondamentales, explique Fabio, éducateur au Mas depuis six mois. Les résidants retrouvent un rythme plus sain, des repères simples comme le jour et la nuit, leur vie urbaine était souvent nocturne. » L'imposante bâtisse et les 15 hectares de terre qui l'entourent offrent un cadre propice à de nombreuses activités. Les matinées s'organisent autour de l'entretien de la maison : cuisine, ménage, rénovation des lieux, entretien du potager et des espaces verts, élevage des chevaux. « En ville, il est facile de consommer, tout est à disposition rapidement, poursuit l'éducateur. Ici, si on veut quelque chose, il faut y travailler, redécouvrir le plaisir de faire par soi-même. » Selon le rythme de chacun. « La seule exigence, c'est le sérieux et la mobilisation pendant ces 15 heures hebdomadaires », insiste Nicolas Spiegel. Les ateliers servent aussi à révéler les savoir-faire ou les talents, de la soudure à la mécanique en passant par la cuisine ou le bâtiment, chacun prend confiance en ses capacités. « On réapprend à vivre, raconte Sylvie, 43 ans, résidante. On vient tous d'horizons différents, alors on apprend beaucoup les uns des autres. Vivre ensemble, c'est déjà un travail ! »

« Le groupe est thérapeutique en lui-même »

« La convivialité n'est pas toujours au rendez-vous », s'amuse Philippe.

En suivant les règles communes à la vie de groupe, les résidants découvrent une cohésion et l'équilibre entre la loi sociale et la liberté individuelle. « Le groupe est thérapeutique en lui-même », analyse Sylvie Justin. « L'espace communautaire est un outil d'échange, mais chaque projet reste individualisé », précise le directeur.

Son équipe est constituée de six éducateurs, deux moniteurs d'atelier, un médecin généraliste, deux psychologues, deux infirmières, un assistant social, une secrétaire en charge de l'économat et deux veilleurs de nuit. « Il y a ici moins de personnel qu'en Suisse où j'ai travaillé quatre ans comme médiateur psychosocial, observe Fabio. Cela oblige les personnes à se prendre en main. »

Au stade du « cocon », les résidants redécouvrent la vie sans produit. Ils puisent dans l'expérience de vie dans la structure, dans leurs échanges, un encouragement à vivre dans l'abstinence. C'est un temps de doute, « de prises de pied dans le tapis ». Les sorties en ville sont autorisées le week-end dès le troisième mois et sont soigneusement préparées en amont : comment se protéger de la tentation, quels pièges éviter. « C'est l'occasion de mettre en pratique les repères qui sont acquis ici », rapporte Fabio. Avec un public de cet âge, la démarche ne peut pas être infantilisante, la personne doit fournir sa part pour son changement de vie, assumer ses choix, afin d'entrer dans une construction personnelle. Car la tentation de fuir – comme avant dans la consommation du produit – est toujours présente.

La principale difficulté est qu'il reste longtemps l'illusion de la puissance du produit.

Une expérience que Sylvie a faite l'année passée. Après un séjour accompli au Mas et un nouveau départ, une rupture sentimentale l'a faite replonger dans les drogues. « Je me suis oubliée, regrette-t-elle. Heureusement j'ai pu revenir ici. En vingt ans de consommation, c'est ici qu'on m'a le plus aidé. Aujourd'hui je travaille sur ce qui m'a fait me réfugier dans le produit. Il me fallait peut-être ça pour comprendre... J'ai vérifié très vite que tout ce qu'on m'avait dit ici était vrai... »

Les après-midi, des ateliers sont menés par les éducateurs. Musique, théâtre, soutien scolaire, peinture, sport, voire relaxation avec un médecin, ont pour objectif de travailler à prendre confiance en soi. « Ces personnalités sont déstructurées, leur rapport aux autres est inadapté et un rien peut les déstabiliser », expose Nicolas Spiegel. Gagner en assurance et se responsabiliser semblent les maîtres mots du processus de soin. « On insiste sur le sens de la parole donnée, une notion perdue dans leur course passée pour se procurer leurs produits », poursuit le directeur.

Les anciens toxicomanes sont souvent freinés par une grande culpabilité. « Au Sleep In à Paris (1) comme ici, j'ai rencontré des personnes qui m'ont fait confiance. C'est ce qui me porte », confie Philippe. Les contacts avec la famille, lorsqu'ils sont possibles, permettent souvent de valider cette évolution.

Nouveau départ

Plusieurs fois par semaine, en petit cercle puis progressivement en plus grand groupe, des discussions sont l'occasion de reprendre un conflit ou des différences de points de vue. Divers sujets y sont abordés, ayant trait à la vie de la structure ou à un fait d'actualité, « pour affirmer la présente d'un extérieur », fait valoir le directeur.

« L'objectif est de réussir à prendre la place qu'ils n'ont pu prendre auparavant dans le monde. » La prise de responsabilité est progressive, accompagnée par l'équipe et par les résidants eux-mêmes. Le but est de les amener à être acteur de leur vie.

Puis vient le temps de construire peu à peu son projet personnel, avec l'aide des structures qui existent en dehors du centre. Il faut pour cela pouvoir se libérer du groupe. « La prise en charge des personnes dépendantes est un système de soin basé sur une certaine éthique, une démarche volontaire et le principe d'une chaîne thérapeutique. Nous veillons constamment à ne pas créer une dépendance institutionnelle, revendique Nicolas Spiegel. On doit constamment faire des retours en arrière, car on doit s'adapter à l'humain dans toute sa complexité.

Le groupe est en constante évolution, ne serait-ce qu'avec le départ des sortants. Il faut alors replacer l'accompagnement dans le nouveau contexte. » Les résidants ont ainsi des rythmes différents selon qu'ils sont accueillis, accueillants ou sortants.

Certains partent en stage ou à leur travail le matin, et reviennent le soir. Cinq d'entre eux sont installés dans des appartements sur Nîmes ou Saint-Gilles. « Cela permet de consolider progressivement le nouveau départ, de constituer un réseau social. La dynamique est lancée. »

Magali Jourdan

(1) Sleep In Paris, centre de soins spécialisé en toxicomanie de l'association SOS Drogue International.

(2) Plan gouvernemental de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l'alcool 2004-2008. www.drogues.gouv.fr/rubrique100.html

(3) Mission interministérielle de lutte contre les toxicomanies.. Etienne Apaire, magistrat, a été nommé en août président de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie, en remplacement de Didier Jayle.

Source : www.anit.asso.fr

(4) Source : Mildt.

(5) Ancienne association d'aide aux toxicomanes le Patriarche, fondée par Lucien Engelmajer en 1974 près de Toulouse, et répertoriée comme secte en 1995.

Ouverture de nouvelles communautés

Le plan gouvernemental 2004-2008 prévoit la création de nouvelles structures (2). En 2005, le président de la Mildt Didier Jayle (3) visite les structures existantes et constitue des commissions de travail avec les intervenants. Un cahier des charges est élaboré, suivi d'un appel à projet. Quatre dossiers ont d'ores et déjà été retenus cette année : Aurore, ouvert en Dordogne, Espace du possible à Valenciennes, Apte dans le Val d'Oise, et CEID à Bordeaux qui ouvrira début 2008 (4).

Le Mas Saint-Gilles est la première communauté thérapeutique (CT) pour toxicomanes, créée en 1994 par l'association SOS Drogue International. « Il y avait à l'époque en France une grande réticence vis-à-vis des centres communautaires, depuis l'expérience malheureuse du Patriarche (5) et de ses dérives sectaires, or c'est un mode de prise en charge qui existe très largement dans les autres pays », déclare Sylvie Justin, directrice générale de SOS DI. Les pouvoirs publics décident alors d'un encadrement de ces structures. Après le Mas, deux autres communautés thérapeutiques étaient créées, le Val d'Adour dans les Hautes-Pyrénées et celle du SATO/Flambermont en Picardie.

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[légende photo page 15]

Quinze hectares de terre, chevaux de Camargue, la communauté thérapeutique du Mas Saint-Gilles près de Nîmes est le cadre idéal d'un nouveau départ.

[légendes photos pages 16-17]

L'imposante bâtisse du Mas Saint-Gille offre à chaque résidant une chambre individuelle dotée d'une salle d'eau, ainsi que de nombreuses pièces à vivre : réfectoire, salle de musique, salle informatique, salon télé, etc. D'autres bâtiments servent à différents ateliers, ou encore à l'élevage des chevaux.

L'atelier peinture, comme les autres activités proposées, vise à restaurer l'image de soi.

La culture du potager réclame des soins et de la patience. Une autre façon de retrouver goût à la vie.

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Cet article est paru dans Interdépendances n°67 - quatrième trimestre 2007 2007.

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