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C'est un carrefour d'orientation pour les publics en difficulté. Couleur Café est un lieu atypique, bien repéré et bien accepté par le voisinage, dans un climat social qui n'est pas facile.» Hugues Berton résume ainsi la particularité de la permanence d'accueil et d'orientation dont il est le directeur depuis un an.
Au cœur des ruelles du vieux Nice, Couleur Café propose depuis 1998 un lieu de repos et de socialisation à des personnes en situation de rupture sociale, médicale et économique, afin de leur faciliter l'accès aux structures et services de droit commun (hôpitaux, services sociaux, logement, emploi...). « Cet endroit permet aux usagers d'accorder du temps à leur vie sociale, comme tout un chacun, et il se différencie ainsi des autres lieux qu'ils investissent pour leur prise en charge, car il n'est pas stigmatisé », explique le directeur.
Vu de l'extérieur, rien ne le distingue en effet d'un autre café. A l'intérieur non plus, sinon que les consommations sont sans alcool, contre une participation financière minime, et que des “règles de vie” sont affichées, pour que chacun y vive dans le respect de l'autre. La décoration évoque une brûlerie, les murs sont recouverts de planches de bois brut, tout comme le long comptoir derrière lequel s'active l'équipe. Le percolateur distille les cafés les uns après les autres, l'ambiance est calme et chaleureuse. « Il arrive que des touristes passent la porte, raconte Oliver, accueillant à Couleur Café, et quelques personnes âgées du quartier viennent y tromper leur solitude. »
Une mixité sociale originale, qui fait de ce lieu un véritable vecteur de rencontres, d'informations et de prise en charge. Les usagers vont et viennent à leur gré, passent la porte pour boire un café, discuter, ou se poser quelques heures. Les horaires d'ouverture sont celles d'un accueil de jour, afin de pouvoir se mettre en contact avec les autres structures.
Ce lundi, ils sont déjà une dizaine, quelques habitués et de nouveaux venus... Gigi, agent d'accueil énergique, propose un café, demande comment s'est passé le week-end, et lance quelques plaisanteries. « Il faut savoir adapter son attitude, être plus ou moins maternante avec tel ou tel », lance-t-elle en souriant. L'équipe de trois agents d'accueil, deux moniteurs éducateurs – actuellement renforcée d'une monitrice éducatrice en stage de formation et un éducateur spécialisé en apprentissage – offre accueil, écoute, et discussion.
« Les travailleurs sociaux sont surtout disponibles, mais sans être attentistes », indique Hugues Berton. La prise en charge d'adultes en errance demande une démarche professionnelle construite, sans jugement ni projection de ses propres désirs ; un savant dosage, qui exige de l'empathie pour proposer à la personne qui se livre un accompagnement, un soutien, et parfois de « savoir faire à leur place. »
La population errante est en grande difficulté, avec des parcours de vie douloureux, des failles affectives importantes. Couleur Café est d'abord un lieu de refuge et de socialisation, même si « la rue est une sorte de société organisée, avec des désirs, des envies, des volontés, des codes spécifiques. » Savoir qu'ils peuvent trouver de l'aide est essentiel.
« Le plus important est de maintenir un accueil inconditionnel et de créer un climat de confiance », déclarent les membres de l'équipe d'une seule voix. Ce lien, qui permet d'amener peu à peu vers l'aide et l'information, est parfois très long à tisser. Olivier évoque un jeune qui fréquente régulièrement Couleur Café depuis deux ans. « Ça n'est que dernièrement qu'il nous a confié ses difficultés et demandé à ce qu'on l'aide », raconte-t-il. « On ne peut pas avoir de positionnement très théorique face à ce public, commente le directeur, ni demander un investissement total de la personne dans sa prise en charge, compte tenu de sa vie. »
Quand la confiance s'est installée, l'équipe met en place un accompagnement et une prise en charge socio-éducative, selon la demande. A l'arrière du local, un bureau permet de mener les démarches administratives et de recevoir ceux qui le souhaitent en tête-à-tête. Il s'agit parfois d'apporter de la souplesse dans le parcours administratif, de dénouer certaines situations, rassembler par exemple le dossier d'une personne suivie par plusieurs structures et perdue dans ses démarches.
Depuis un an, un outil informatique a été mis en place pour comptabiliser les flux. Le recueil de ces données permet de mieux connaître la population et d'avoir un recul sur l'action menée. Sur plus de 1000 hommes et femmes reçues par an, en moyenne 60 par jour, 250 dossiers sont en cours.
Parmi les usagers, l'adresse est clairement identifiée. Elle se donne par le bouche-à-oreille ou grâce aux sorties en maraude des travailleurs sociaux. Une à deux fois par semaine, l'équipe va en binôme à la rencontre des personnes errantes, dans les rues du vieux-Nice. « On leur apporte un café chaud dès la sortie du duvet... On s'invite chez eux, en quelque sorte », raconte Olivier. Ils croisent aussi ceux qui sortent à peine des centres d'hébergement d'urgence. « Ils ne sont pas encore alcoolisés, le contact est plus facile pour nouer un dialogue. Ils sont souvent déconnectés du monde, on les invite à venir nous voir. » Les personnes errantes se concentrent dans le quartier du vieux-Nice, le port et les plages. « On constate une chronicité de l'errance. Nice ne dispose que d'un seul centre d'hébergement d'urgence collectif de 119 places, qui ne suffit pas à répondre aux besoins », énonce Hugues Berton. Dans ce contexte, la position géographique de la structure est stratégique. Depuis sa création en 1998, Couleur Café fonctionne en partenariat avec les structures spécialisées dans l'action médico-sociale : CCAS (centre communal d'action sociale), accueil de nuit, SAMU social, Croix-Rouge, etc.
« Notre volonté forte et appuyée est d'aider les personnes qui usent de substances psycho-actives, quelles qu'elles soient », déclare le directeur. Couleur Café est depuis 2003 une structure médico-sociale, section du CSST (centre spécialisé
de soins aux toxicomanes) Emergence [lire ci-contre]. L'organisation médico-sociale est précise, et les salariés sont très impliqués dans cette démarche : accompagnement auprès des structures spécialisées, actions de prévention sur la dangerosité des produits, mise à disposition de matériel de réduction des risques, comme des kits d'injection ou d'hygiène ou encore des préservatifs.
Olivier organise régulièrement des séances d'information sur la dépendance à l'alcool. « La récompense, c'est quand après une séance quelqu'un demande un entretien, qui l'amènera à entamer une cure de désintoxication », confie-t-il.
Les démarches pour accéder à certains services de cure ou post-cure sont très longues, et le parcours complet reste rare. « La demande des usagers ne se situe pas sur l'arrêt de prise de ces substances, et leur consommation entraîne d'importants problèmes dans leur quotidien », insiste Hugues Berton. A la dépendance à l'alcool ou aux médicaments, s'ajoute des problématiques sociales, de logement, de santé, de minima sociaux, etc. « C'est une spirale dont il est difficile de sortir. Ces personnes ont besoin de professionnels compréhensifs. »
Principalement financés par le budget de l'Etat jusqu'en 2002, les centres spécialisés de soins aux toxicomanes (CSST) relèvent depuis le 1er janvier 2003 de la loi du 2 janvier 2002 rénovant l'action sociale et médico-sociale et sont financés par la sécurité sociale. Leur mission est d'assurer la prise en charge médico-psychologique et socio-éducative des usagers de drogues mais aussi l'accueil, l'orientation, l'information et le soutien à l'environnement familial. Gérés par des associations ou par le secteur public (établissements publics de santé), les CSST recensent les caractéristiques des usagers de drogues accueillis dans un rapport d'activités annuel.
Cet article est paru dans Interdépendances n°66 - Juillet 2007.