De chair et de vie

Il y a beaucoup de désespoir dans le monde actuel, sans doute plus que de misère réelle. Manque de perspectives, de passions, de goûts de vivre, tristesse des banlieues et monotonie du quotidien. C'est le sujet de trois documentaires, signés Tavernier, Patric Jean et Pierre Carles. Sans déborder d'optimisme, chacun est porteur d'un espoir... qui doit devenir un combat.

Amiens, Lyon, Marseille : trois cités et leurs banlieues. C'est de là que part Patric Jean dans son documentaire La raison du plus fort, titre qui fait pendant à La raison du plus faible (2006) du remarquable Lucas Belvaux. Douze scènes montrent la vie et la souffrance des « gens de peu », comme disait Pierre Sansot, mais aussi leur rage ou les luttes qu'ils mènent.

Fermeture d'usines, ouverture de prisons, Patric Jean montre sobrement quelles souffrances psychiques se concentrent et s'aggravent. L'humiliation en prison, érigée en système, à trois dans 9 m2, avec le mitard pour les rebelles et les refus de remise de peine pour les politiques. Tolérance zéro pour les pauvres et les insoumis.

Hors des murs des prisons, c'est le parcours de la désespérance pour les jeunes issus des banlieues, diplômés ou pas. Patric Jean le montre avec le sens de l'intelligence partagée des situations vécues. « Dans les classes populaires, remarque le réalisateur, les gens ont une analyse politique et une perception de la réalité politique beaucoup plus précise qu'on ne pourrait imaginer » (Premiers plans, “Patric Jean voit rouge”, 24 janvier 2005). Un de ses personnages déclare : « Notre liberté s'achète avec quelques babioles. Nous sommes des Indiens soumis par quelques verroteries tendues par des conquistadors ».

A hauteur d'homme

Ce documentaire, très construit, ne tombe pas dans la facilité de la caméra sur l'épaule, contrairement à beaucoup de films sur de tels sujets. Il est filmé mentalement à hauteur d'homme, non sans mise en perspective pour trouver une coloration, un angle, ou sauvegarder une nécessaire pudeur. Un cinéma du réel qui est “symboliste”, au meilleur sens du terme.

Plus resserré sur un cas particulier mais emblématique, De l'autre côté du périph se déroule à Montreuil, cité des Grands Pêchers. Plutôt bien conçue du point de vue de l'urbanisme, cette cité est loin du centre ville et des transports (le problème n°1 de la banlieue tient dans sa définition même, qui dit qu'elle est le lieu du ban, de la relégation). C'est aussi et surtout, un secteur de concentration de familles en difficulté. Bertrand et Nils Tavernier offrent une immersion dans la cité et ses abords, des liens avec les jeunes, les vieux, les policiers, les éducateurs. Portraits de gens abîmés par la vie qui ont (presque) tout perdu : travail, amour, espoir... Tout, sauf l'honneur.

Désertion positive

Une chose frappe, particulièrement dans La raison du plus fort, c'est la désaffection du travail manuel. Des jeunes, ayant vu leurs parents évincés du marché du travail à l'âge de 50 ans ou avant, après une vie d'ouvrier, refusent le travail manuel pourtant pourvoyeur d'emploi. Pourtant, l'homme ne déprime jamais plus que quand il ne travaille pas. Et le déprimé ne lutte pas... La maîtrise d'un métier manuel rend une part importante de liberté par rapport au système, une liberté mentale et économique. C'est la leçon paradoxale du film de Pierre Carles intitulé Volem rien foutre al Païs. Il montre qu'apprendre à travailler de ses mains est la condition de la survie. « Ni exploitation ni assistanat », clament les « déserteurs du travail ». Ils ne fuient pas le travail en soi, mais le travail salarié. Ils veulent être indépendants du système consistant à produire plus pour consommer plus, à perdre sa vie à la gagner. Cette quête (qui n'est aucunement une attitude asociale) leur coûte de l'énergie, de la sueur, des heures de travail. Ils sont condamnés à “volem en foutre une sacrée rame”. Il faut inventer et construire quand on ne veut pas consommer les produits du système : maison en paille, moteur à eau, toilettes sèches.... Une belle alternative à la crise des banlieues.

Certains y verront une forme de désertion civique et économique ? Oui, en un sens. Mais une désertion positive : ne pas jouer le jeu pour fabriquer sa vie autrement. Fécondité sociale, nous voilà. Volem inventer un autre monde dès maintenant.

Jean-Marie Legrand

A voir

De l'autre coté du périph

Bertrand et Nils Tavernier, production France 2, 1997.

La raison du plus fort

Patric Jean, Eurozoom, 2005.

Volem rien foutre al Païs

Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, Shellac films, 2007.

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Cet article est paru dans Interdépendances n°66 - troisième trimestre 2007.

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