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Difficile équilibre...
Envisager qu'un enfant puisse grandir ailleurs que dans sa famille va à l'encontre du discours qui domine actuellement. Certaines pratiques professionnelles tendent à opposer la logique de la protection de l'enfance et la logique d'aide à la famille dans laquelle s'inscrit désormais l'action sociale. Dans certaines situations pourtant, la séparation, outre qu'elle représente une mesure de protection, peut aussi être un moyen de développement de la qualité des liens entre un enfant et ses parents.
Les motifs des séparations, pour l'ensemble des enfants accueillis au sein du service d'accueil familial de JCLT, concernent essentiellement des difficultés psychosociales ou psychiatriques des parents, la violence intra-familiale, la maltraitance, les abus sexuels. Pour évoquer notre quotidien, il nous faut éclairer d'une lumière insoutenable peut-être la violence faite aux enfants, nommer l'innommable, l'abandon, l'inceste, les traumatismes, les coups, les carences affectives et les négligences éducatives qui sont autant de maltraitances à bas-bruit.
Nous avons, depuis Myriam David (1), une longue expérience du vécu de l'enfant partagé entre deux familles, ainsi que des effets induits par cette dynamique. Nous avons pris conscience des problèmes mais aussi des avantages de l'accueil familial. Il permet notamment de travailler sur le lien familial défaillant ou son possible remaniement avec les parents afin de garantir leurs droits et leur permettre d'exercer leur autorité parentale. Il ne s'agit pas de maintenir coûte que coûte et de façon automatique un lien entre l'enfant et son ou ses parents, alors que la qualité du lien, sa valeur n'existant pas en soi, n'a pas été évaluée.
La préparation de l'accueil s'avère toujours longue, difficile et parfois chaotique car les signes de souffrance qui nécessitent une mesure de séparation sont constamment associés à des manifestations intenses d'attachement.
Accueillir un enfant, alors qu'il est en grande difficulté avec sa famille, et lui offrir de meilleures conditions pour vivre et grandir en le confiant à une autre famille. Cela semble simple... Cette prise en charge est pourtant beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord. Ce que vit l'enfant qui grandit dans une autre famille ne prend tout son sens qu'au regard des raisons profondes qui ont conduit à décider de la séparation avec ses parents.
Lorsque nous confions un enfant à une famille d'accueil, nous lui proposons d'habiter son histoire. Pas facile quand il faut également tomber dans l'histoire de sa famille d'accueil et pourquoi pas, dans celle de son éducateur ! Il pourra ainsi saisir la part qui lui appartient, faire ses choix dans une autre famille qui lui offre un espace de protection, de (re)construction et la possibilité de tisser des liens sans trahir les siens.
Les familles d'accueil sont exposées aux graves carences des jeunes. Les risques encourus sont quotidiens. Certains enfants mènent, il faut le reconnaître, une vie infernale au sein de la famille d'accueil ! L'équilibre familial peut s'en trouver bouleversé. On voit ainsi certains enfants en attente perpétuelle, incapables de s'installer en famille d'accueil, dont la capacité d'investissement est tout entière drainée vers le parent absent. Pourrait-il disparaître, s'évanouir pour de bon et le laisser seul au monde ? D'autres luttent contre la tentation d'accepter ce qui leur est donné, parce que faire partie de la famille d'accueil n'est-ce pas, dans leur fantasme, abandonner leur famille d'origine ? D'autres transforment l'abandon en rapt : « C'est le juge, ma famille d'accueil, mon éducateur qui m'ont enlevé à ma famille, ce ne peut pas être ma famille qui m'abandonne ! Alors, si je fais tout pour me faire rejeter, c'est sûr, ils vont me rendre à mes parents ! » Et ces enfants exigeants, volontiers boulimiques, violents dès qu'on leur oppose un refus, ne supportant aucune frustration, préfèrent retrouver ainsi une situation familière en devenant destructeurs plutôt que de se laisser porter vers l'inconnu.
Savoir appréhender chaque situation
Pour s'organiser face à ces situations, le travail de l'équipe s'articule autour de plusieurs axes :
– accompagner l'enfant en tenant compte de la problématique induite par ses deux familles, lui permettre de se repérer ;
– évaluer les modalités du maintien du lien et des relations entre l'enfant et sa famille ;
– mettre en place un cadre qui permet de travailler en équipe pluri-professionnelle la complexité de cette prise en charge ;
– proposer le possible remaniement du lien parent/enfant ;
– ouvrir à une séparation symbolique, favoriser l'émergence de l'enfant en tant que sujet ;
– soutenir les familles d'accueil et favoriser leur formation.
Sont à l'œuvre en chaque enfant des mouvements de répétition de ce qu'il a traversé, des attitudes de repli, mais aussi des forces de vie sur lesquelles il doit pouvoir compter dès lors que notre accompagnement est adapté.
Que de temps, de patience il faut aux assistantes maternelles et à leur famille, pour supporter de soulager ces tensions internes, pour trouver avec chacun des enfants accueillis la bonne distance ou mieux, la bonne proximité, que de doutes, de découragements, de sentiments d'échec avant de comprendre qu'il peut être déstabilisant pour l'enfant de se sentir aimé.
Les familles d'accueil ne peuvent pas tout assumer seules. Nous ne pouvons pas leur demander d'accueillir la souffrance d'un enfant, de se confronter chaque jour aux effets des troubles qui l'affectent, de se préoccuper de son avenir et de prendre en compte ses parents sans qu'elles soient inscrites dans le travail d'équipe, aidées pour décoder le sens des symptômes, tellement déconcertants parfois, que l'enfant exprime.
La commande sociale voudrait actuellement que les placements aboutissent rapidement à un retour, alors que paradoxalement, il y a une nécessité de soin et de temps pour optimiser les chances d'un hypothétique retour. Nous sommes de plus en plus sollicités pour répondre à des demandes qui ne correspondent pas au cadre traditionnel du placement familial (accueil d'urgence d'adolescents pour des observations, accueils relais, séquentiels, etc.) Notre question, face à ces demandes, n'est pas de refuser de répondre mais de répondre selon nos compétences et notre culture. Nous devons être porteurs de pratiques nouvelles et en concordance avec nos positions, les cultiver du côté de la compétence. D'où la nécessité d'identifier les modifications de la commande sociale et les effets que cela amène dans les indications et sur notre pratique.
Notre service n'en est qu'à ses débuts, nous avons tenté ici, succinctement de définir quelques principes qui fondent notre travail et quelques questions qui se posent à nous. Le placement familial n'est pas au bout de son histoire !
Cet article est issu du dossier Protection de l'enfance - Eduquer sans formater paru dans Interdépendances n°52 - Janvier 2004.
Réaction de Philippe Fabry le 27/01/2008 à 23:32
voci un article qui résume bien la complexité du placement familial : des causes de placement complexes, une double appartenance souvent difficile pour les enfans accueillis, et qui se joue dans le temps, qui change de sens au cours des années. Les axes de travail que vous présentez sont essentiels. Un point me semble important : la place de la famille d'accueil ne peut être la même selon : la durée de l'accueil, l'âge auquel l'enfant a été accueilli, le fait qu'il aille ou non dans sa famille dorigine, l'acceptation du placement par ses parents. Dans plusieurs pays on distingue : des accueils de répit, des accueils de crise, des accueil de moyenne durée, des accueils de longue durée et de accueils "permanents". Mélanger toutes les situations, toutes les causes de placement, toutes les durées, le fait qu'il y ait résidence alternée ou non...le fait que les parents acceptent le placement ou non, que la famille d'accueil défendent la place des parent ou non....constitue une perte de sens. De même il est évident que plus dure un placement plus il devrait y avoir de délégation de l'autorité parentale. L'autorité parentale est un outil pour éduquer les enfants, pas un emblème.
Une intense reflexion démocratique a lieu à ce sujet concernant la place des beaux parents, avec le développement du statut de "tiers". Il me semble que cette réflexion devrait servir concernant le statut des familles d'accueils dans les placements de longue durée.
Pour conclure une chose me frappe : quand un placement en famille d'accueil évolue mal et est arrêté, le plus souvent les intervenants sociaux font ensuite comme s'il n'avait pas existé (aucun maintien des liens).